8 Jan 2022
Un décret hautement contestable (*)

Un décret hautement contestable (*)

Ecrit le 8 - 1 - 2022

Le Lieutenant-Colonel, Mamadi Doumbouya, le putschiste qui nous gouverne, vient de décréter tout seul sans consulter personne, sans même informer son Premier Ministre, que dorénavant l’aéroport de Conakry portera le nom du tyran Sékou Touré.

Cela s’est toujours passé ainsi dans ce pays sans foi et sans loi que l’on appelle la Guinée : le premier quidam que le hasard projette au sommet du pouvoir, décrète tout et les pluies et les vents et les séismes et les saisons. Il usurpe du képi du bon dieu, il s’arroge droit de vie et de mort sur ses compatriotes. Le comble, c’est que cela n’indigne pas les prêtres et les marabouts, ni ne révolte le bon peuple. Il y a longtemps que notre inénarrable pays est fâché avec la morale et l’éthique.

Dans les conditions actuelles, rien ne permet à notre lieutenant-colonel de prendre une telle décision. Mamadi Doumbouya n’a pas été élu. C’est un simple putschiste. Il n’est ni le président de la République ni le chef de l’Etat. C’est le président du CNRD et par extension, le président de la Transition sauf que cette Transition n’est pas encore configurée : son organe législatif (le CNT) n’est toujours pas formé, sa durée, toujours pas fixé : la liste du CNRD toujours pas publiée.


Cela veut dire que ce décret a été pris en dehors de tout cadre juridique. Cela veut dire que ce décret est illégal. C’est le réflexe despotique propre au système Sékou Touré ; système dans lequel l’Etat n’existe pas en tant que principe il n’existe qu’en tant que personne, en tant que parti ou en tant que clan. On est en 2022, mon lieutenant-colonel : cette manière préhistorique de voir les choses n’est plus de mise.

Mais ce décret n’est pas qu’hors-la-loi, il est aussi hors sujet. Le rôle d’un Président de Transition n’est ni de refonder l’Etat ni d’augurer des chrysanthèmes à plus forte raison des ports ou des aéroports. Son rôle, c’est d’expédier les affaires courantes et d’organiser au plus vite des élections libres et transparentes, mission devant laquelle Mamadi Doumbouya a l’air de vouloir se dérober (personne n’a les moyens de ruser avec l’Histoire, mon lieutenant-colonel). Les questions de fond, celles aussi passionnelles et clivantes que le cas Sékou Touré et les questions engageant l’avenir du pays reviennent de fait à un président démocratiquement élu et à condition qu’il respecte un certain nombre de procédures.

Dans tous les pays du monde, la réconciliation nationale est un sujet délicat qui requiert un minimum de tact, un minimum de pédagogie. Commençons par fustiger le tyran Sékou Touré. Commençons par réhabiliter ses victimes en retrouvant leurs tombes ou plutôt leurs fosses communes. Erigeons des stèles en leurs noms au Camp Boiro comme au Pont des Pendus. Aidons leurs veuves et leurs orphelins à porter leur deuil. Le reste viendra après.

Ce qui s’est passé au Rwanda et en Afrique du Sud est bien plus grave, bien plus dramatique que ce qui s’est passé en Guinée. Pourtant aujourd’hui, au Rwanda comme en Afrique du Sud, bourreaux et victimes boivent et mangent, chantent et dansent ensemble. Pourquoi ? Parce que là-bas, le travail de mémoire a été fait : les victimes ont été rétablis dans leurs droits et les bourreaux jugés ne seraient que symboliquement avant d’être pardonnés. On ne bâtit rien de solide et de durable sans respect pour la vie humaine.

Mais vous me direz qu’au Rwanda comme en Afrique du Sud, c’est l’imagination qui est au pouvoir.

Par Tierno Monénembo

(*) in https://www.visionguinee.info/2022/01/08/un-decret-hautement-contestable-par-tierno-monenembo/

Source : Le Lynx

COMMENTAIRES

Laissez un commentaire

EDITORIAUX

28 Feb 2022

Récupération des biens de l’Etat : la junte trébuche ! (*)

Les putschistes ont souvent la prétention de redresser une situation putride, laissée par un régime déchu condamné par une opinion désabusée. Pour ce faire, ils se veulent généralem [...]

Lire
27 Feb 2022

Restaurer l’autorité de l’État : Par qui ?

S’il y a un argument qui commence à faire du chemin dans les pays qui ont connu des coups d’État en Afrique ces derniers temps, c’est bien celui qui consiste à soutenir que seuls les régimes militaires [...]

Lire

INTERVIEWS

12 Mar 2022

Cellou Dalein Diallo : la junte guinéenne "refuse le dialogue avec les partis politiques" (*)

Le leader de l’opposition guinéenne laisse entendre que la junte cherche à se maintenir au pouvoir. Cellou Dalein Diallo dénonce le refus de donner un chronogramme clair pour le retour à l’ordre constitution [...]

Lire
26 Feb 2022

La stabilisation du Mali est indispensable à la sécurité régionale ouest-africaine (*)

Gilles Yabi, vous avez écrit dans un texte publié il y a quelques jours que « défaite politique française au Sahel ou pas, amélioration ou pas de la situation sécuritaire au Mali, cela ne va pas pertur [...]

Lire